Com et influence politique des firmes

Analyses de Bernard Dagenais

Professeur titulaire à l’Université Laval au Québec (Canada)

Bio et vidéo

Bernard Dagenais est professeur titulaire Département d’information et de communication à l’Université de Laval au Quebec (Canada). Doté d’une expérience professionnelle de quelques décennies dans l’univers des relations publiques, il est l’auteur de nombreux articles et livres sur la communication et les relations publiques. Président du conseil d’administration de l’agence Préambule communication.

 

Durée de la vidéo: 18mn

En synthèse

Un siècle après le film Il était une fois dans l’Ouest, la grande industrie a toujours des hommes de main pour arriver à ses fins, ce sont les professionnels des relations publiques à gage, des lobbyistes à gage, et des avocats à gage. Les avocats à gage poursuivent les groupes contestataires pour les faire taire, pour soutirer un accord, pour les mener à la faillite ou les fairecondamner.1 Au Québec, une loi dite « antislapp »2 a été adoptée pour endiguer ce phénomène.

Les spécialistes des RP à gage ont trouvé avec l’astroturfing une manière de contrôler l’univers du discours et de la connaissance. L’astroturf est un gazon synthétique – plus vrai que vrai – utilisé sur les grandes surfaces sportives. Cette appellation fait référence aux activités des grandes entreprises qui ont choisi de tromper le public et les décideurs, en faussant les données, les réalités et les faits. Les stratégies d’astroturfing s’articulent autour des groupes de façade ou des tierces parties mis en place pour défendre les intérêts de l’entreprise. Ces groupes revêtent une identité trompeuse et obéissent à certaines règles :

          Elles affirment systématiquement travailler pour l’intérêt public et/ou pour la défense du consommateur ;

          Elles adoptent des noms à consonance positive et/ou institutionnelle afin de brouiller les pistes . Quelques exemples réels 3

          Elles disposent de porte-parole crédibles qui les représentent, comme d’anciens directeurs d’ONG par exemple ;

          Elles s’appuient sur des financements occultes alors qu’elles affirment n’avoir que des dons privés et mènent des campagnes de plusieurs millions de dollars ;

         Elles ont recours à des recherches scientifiques faussées, parfois réalisées sous leur propre gouverne, mais signées par des chercheurs connus, parfois par des universitaires subventionnés et complices. Ces recherches biaisées sont déposées auprès des instances décisionnelles et font alors contrepoids aux recherches non subventionnées par la grande entreprise et paralysent la prise de décision éclairée ;

         Leurs chercheurs s’imposent comme experts dans les comités décisionnels auprès desquels ils contestent les recherches qui ne leur sont pas favorables. Qui plus est, dans de multiples domaines, les décideurs ne s’appuient que sur les seules données fournies par les entreprises qui veulent obtenir des autorisations..

          Elles ont recours à des sondages, souvent réalisés après des campagnes de communication grand public pour préparer l’opinion, et dont l’analyse des résultats est particulièrement orientée dans le sens voulu par l’entreprise donneur d’ordre ;

          Elles détournent les messages  (exemple : les OGM servent à lutter contre la faim dans le monde, etc.) et dénigrent l’adversaire  (aux Etats Unis, les acteurs de la lutte contre la tabac sont dénoncés comme antipatriotiques car contre la liberté de choix). Les opposants seront souvent dénoncés comme déconnectés du vrai monde, ne voulant accepter aucun « progrès », voulant « retourner à l’âge de la pierre ». Les entreprises créent également des peurs artificielles, notamment en jouant sur les pertes d’emploi et/ou sur la baisse du pouvoir d’achat (car les coûts des politiques publiques pour l’entreprise seraient répercutés sur le consommateur…) que telle ou telle réforme entraînerait ;

          Elles mènent des campagnes d’information actives : sur les réseaux sociaux (avec des community manager ou des robots) et par l’achat d’espace publicitaire (au Quebec, il y a eu des panneaux publicitaires indiquant que le soleil était la source du réchauffement climatique)

“L’appellation d’astroturfing fait référence aux activités des grandes entreprises qui ont choisi de tromper le public et les décideurs, en faussant les données, les réalités et les faits”

Les stratégies d’astroturfing mises en place par les agences sont utilisées par les entreprises mais aussi par les Etats (cf l’affaire des « bébés couveuses » lors de l’intervention des US en Irak dans les années 90).

Par ailleurs, la Responsabilité sociétale des entreprises (RSE) est une façon pour la grande entreprise de se draper d’un voile de vertu en posant des gestes ponctuels dignes d’éloges alors qu’au même moment elle poursuit des activités irresponsables. Par exemple, Samsung, accusé par la Chine de faire travailler des enfants, axe sa RSE sur la protection des enfants. Les entreprises de cosmétique qui ont longtemps utilisé le parabène soupçonné d’être cancérigène ont axé leur RSE sur la lutte contre le cancer du sein (pinkwashing). Unilever illustre aussi les contradictions de la RSE4 dans les publicités des produits qui s’adressent soit aux homme, soit aux femmes.

Enfin, en Amérique du nord, la complicité, sinon la porosité, entre le monde de l’entreprise et l’État sont scandaleuses. Les responsables des agences de contrôle sont habituellement issus des entreprises délinquantes. Et celles-ci nomment à leur tête d’anciens dirigeants politiques. C’est ainsi que plusieurs ministres de l’environnement sont devenus les porte-parole ou les lobbyistes de l’industrie polluante.

Devant cette prise en charge de notre destin collectif par des acteurs qui n’ont aucun scrupule ni moralité, il appartient à la société civile d’entreprendre des actions dynamiques et continues d’une part pour alerter l’opinion publique, d’autre part pour forcer les décideurs à emprunter le chemin de la raison.

Notes

1 Dans la bataille engagée contre un projet de port méthanier au Canada, un militant a écrit aux croisiéristes pour les informer que l’installation du port méthanier leur interdirait l’accès au fleuve dans les environs, les empêchant d’exercer leur activité. Les croisiéristes ont porté l’affaire en justice et ont gagné, mais le militant a été poursuivi pour diffamation et l’affaire s’est réglée hors-cour.

2 « Slapp » pour Strategic law suit against public participation, ou poursuite-baillon en français

3 Exemples réels de noms à consonance institutionnelles données à des structures d’astroturfing au service des grandes entreprises : Council for agricultural science and technology, Center for food integrity (inspiré du véritable Center for food safety), Business human right ressource center, Center for consumer freedom, Center for research and education.

4 La marque Dove mène une campagne axée sur l’estime de soi autour de son savon pour femme, tout en menant pour son déodorant Axe pour homme une campagne présentant les femmes comme des objets.

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Chercheuse pour l’association Corporate Europe Observatory (Bruxelles)

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Producteur avec Première Lignes de l’émission Cash Investigation

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BERNARD DAGENAIS
Professeur à l’Université de Laval  au Quebec (Canada)

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